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Pourquoi l’Occident est déterminé à réécrire l’histoire du Rwanda

"Une histoire écrite dans le sang ne peut jamais être effacée par des histoires écrites à l'encre"
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Le 4 juillet 2023, les Rwandais ont célébré le 29eme  anniversaire de la Libération. Cet anniversaire marque la victoire militaire décisive de l’Armée patriotique rwandaise (APR) sur les forces génocidaires du régime du MRND et la fin de l’une des tragédies les plus dévastatrices de l’histoire récente de l’humanité : le génocide contre les Tutsi. Comme c’est souvent le cas lors de célébrations aussi importantes, le président Paul Kagame a invité les Rwandais à réfléchir à l’importance de la lutte de libération et aux sacrifices consentis pour transformer une nation brisée en une nation résiliente, prospère et ambitieuse. Commentant le travail des “critiques” trop zélés qui souhaitent réécrire l’histoire du pays, M. Kagame a insisté sur le fait que : “une histoire écrite dans le sang ne peut jamais être effacée par des histoires écrites à l’encre“.

En réfléchissant à cette profonde déclaration, je me suis souvenu d’un moment particulier de la célèbre série Game of Thrones. Dans un épisode, le personnage de Tyrion Lannister pose une question rhétorique : “Qu’est-ce qui unit les gens ? Les armées, les dieux, les drapeaux ?” avant de conclure : “Il n’y a rien au monde de plus puissant qu’une bonne histoire“. Selon Tyrion, aucun ennemi ni aucune armée, aussi puissants soient-ils, ne peuvent vaincre une bonne histoire, car c’est ce qui unit les gens.

En effet, tout au long de l’histoire de l’humanité, les sociétés se sont appuyées sur des récits, des légendes et des mythes qui ont inspiré les nations à imiter les exploits de leurs héros. Parfois, ces histoires ont donné aux nations un but à poursuivre.  Il n’est pas surprenant que les Chinois, par exemple, ne perdent jamais de vue leur Siècle d’humiliation lorsqu’ils pensent à la renaissance de leur nation et à son évolution en une grande puissance mondiale. C’est ce qui leur permet également de travailler sans relâche pour s’assurer que la tragédie qui a vu certaines parties de la Chine tomber entre les mains d’étrangers ne se reproduise plus jamais dans leur pays. Chaque société a une histoire particulière, un point de départ, si l’on peut dire, dont elle s’inspire pour poursuivre ce qu’elle aspire à devenir. Pour les Rwandais, la lutte pour la libération est l’une de ces histoires.

Ironiquement, cette histoire est aussi la raison pour laquelle les progrès réalisés par le Rwanda depuis 1994 font l’objet d’un examen constant et de critiques incessantes de la part des puissants réseaux occidentaux du soft power. Les décideurs à la tête de ces réseaux ont quelque chose en commun : ils comprennent que si cette “histoire écrite dans le sang” et la révolution qu’elle a engendrée étaient largement connues et imitées sur le continent africain, l’influence psychologique que l’Occident pourrait encore exercer sur les Africains disparaîtrait probablement. Ainsi, pour préserver leur domination sur l’Afrique et maintenir l’exploitation qu’elle facilite, les Occidentaux doivent contrôler le récit des Africains sur eux-mêmes, ternir et semer la confusion autour de leurs réalisations, dont l’élément important que constitue l’incroyable histoire du Rwanda.

Les crimes impardonnables du Rwanda contre l’Occident

Du point de vue de l’Occident, le Rwanda a commis de nombreux crimes tout au long de son parcours de libération, qui ne devraient jamais inspirer d’autres nations africaines. Avant d’examiner ces crimes, il convient de noter que dès le début de ses interactions avec l’Occident, le péché originel du Rwanda, avant la colonisation, était son existence en tant que nation unie, dotée d’une organisation étatique sophistiquée sous-tendue par les valeurs de l’Ubuntu et la croyance en un seul Dieu. En tant que tel, le Rwanda, comme son frère et voisin le Burundi, a défié les représentations dystopiques de l’Afrique sur lesquelles les colonisateurs s’appuyaient pour justifier leur entreprise criminelle, qu’ils appelaient une mission civilisatrice. Ainsi, pour parvenir à contrôler totalement le pays, les colonisateurs ont dû mettre à terre toute la structure sociétale en représentant les dirigeants de l’époque comme des “envahisseurs tutsis qui opprimaient la grande majorité hutue” et en remplaçant le Dieu et les valeurs du Rwanda par les leurs. Il s’agissait d’une stratégie classique consistant à diviser, confondre, subjuguer et régner. En 1959, la monarchie séculaire du Rwanda a été renversée et remplacée par une ethnocratie qui, avec l’aide de ce qui restait des envahisseurs coloniaux belges, a massacré et exilé des dizaines de milliers de Rwandais, s’est prosternée devant les puissances étrangères et a exprimé son éternelle gratitude envers ses amis éclairés de l’Occident qui les avaient aidé à chasser les “colonisateurs et oppresseurs tutsis”. Lorsque l’ethnocratie a été contestée dans les années 1990, elle a commis un génocide. Mais bien que taillée en pièces, la nation a obstinément refusé de mourir.

Pire encore, les dirigeants de l’APR ont commis des crimes impardonnables à l’encontre de l’Occident. Pour commencer, ils ont osé rejeter l’hypothèse erronée selon laquelle la France, superpuissance occidentale, agissant comme « rédacteur » (penholder) du Rwanda au Conseil de sécurité des Nations-Unies et complice des génocidaires, pouvait déterminer le sort de la nation rwandaise. Les dirigeants de l’APR y sont parvenus, tout d’abord en défiant, parfois en capturant, et finalement en battant les troupes françaises au combat, ne laissant ainsi aux alliés génocidaires de la France d’autre choix que de fuir ou de se rendre. Deuxièmement, en rejetant la suggestion injustifiée de la France de diviser le Rwanda en deux pays : un Hutuland et un Tutsiland. Et troisièmement, en insistant pour que les dirigeants politiques et militaires français, et non ceux du Rwanda, soient traduits en justice pour répondre de leurs crimes. Pour tout cela, les nouveaux dirigeants du Rwanda s’attireront les foudres de l’establishment politique français dont les actes de représailles n’ont cessé que lors du demi-aveu de culpabilité de la part de la France en 2022.

Plus important encore, en cherchant à reconstruire la nation rwandaise blessée en 1994, les dirigeants rwandais ont adopté un “mauvais comportement”. Ce faisant, les dirigeants du pays se sont heurtés de plein fouet au projet néocolonial de l’Occident en Afrique. Dans son article intitulé “How Rwanda dodged the bullet of international NGOs” (Comment le Rwanda a évité la balle des ONG internationales), le Dr Alphonse Mulefu fournit des détails éclairants sur les infractions commises à plusieurs reprises par le Rwanda à l’encontre d’ONG internationales et d’universitaires occidentaux. Il s’agissait principalement d’exposer la superficialité des dogmes de leurs “meilleures pratiques”, ainsi que leur avidité et leur soif de contrôle, généralement dissimulées sous leur posture intrusive de sauveurs. Par exemple, moins de cinq ans après le génocide, le Rwanda a renvoyé une quarantaine d’ONG jugées superflues par le gouvernement, puis a rejeté les recommandations des ONG occidentales et de leurs armées d’experts, préférant se tourner vers l’intérieur pour trouver des moyens de gérer la justice post-génocide, la construction de la nation et la gouvernance. Les ONG et les experts étrangers se sont ainsi vus refuser le contrôle politique dont ils jouissent habituellement ailleurs. En raison de ces « crimes », les tribunaux traditionnels Gacaca du Rwanda ont traité plus de 2 millions d’affaires liées au génocide en 10 ans, alors que le modèle inspiré par l’Occident, le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), n’a pu traiter que 93 affaires en 20 ans. Ne s’occuper que de ses propres affaires peut être pardonné, mais exposer les limites d’un modèle prétendument supérieur l’est beaucoup moins.

Et comble d’insulte, le Rwandais Kagame n’a cessé de dire des vérités offensantes à l’Occident au cours des 29 dernières années. C’est un comportement qui, invariablement, plonge les chroniqueurs occidentaux dans divers états de choc. Par exemple, en réponse aux critiques formulées à l’encontre du système de gouvernance du Rwanda, il a récemment récidivé en affirmant que “la démocratie n’est pas définie par l’Occident“. Il a également osé élargir le champ actuellement étroit de la définition occidentale des droits de l’homme pour y inclure le développement, les soins de santé, l’éducation, la sécurité alimentaire, entre autres, lorsqu’il a défendu le bilan du Rwanda en matière de droits de l’homme.

D’un point de vue africain, l’histoire de la libération du Rwanda est une source d’inspiration. Elle nous rappelle constamment qu’avec les bons dirigeants, la bonne attitude, la bonne vision, de la discipline et les bonnes valeurs, l’Afrique a un bel avenir devant elle. Du point de vue de l’Occident, cependant, l’histoire du Rwanda est une remise en question directe de la sagesse occidentale et, par extension, de l’ordre mondial. Cela doit être découragé. Par conséquent, la violence des attaques contre le Rwanda est proportionnelle au danger perçu de l’influence du Rwanda. Et cette histoire qui unit et qui donne un but à poursuivre aux Rwandais et qui peut inspirer de nombreux Africains doit donc être réécrite. Pour les décideurs occidentaux à l’origine de ce projet, tout comme pour leurs ancêtres colonialistes, un partenariat d’égal à égal entre l’Occident et les pays africains n’est pas une option ; ils exigent la soumission.

Et quand les sauveurs blancs et les négationnistes du génocide entrent en jeu

Les critiques du Rwanda finissent invariablement par nier, réviser et/ou minimiser le génocide contre les Tutsi. Ce n’est pas un hasard, c’est un schéma prévisible. Ce qui se passe est simple : les critiques sont confrontés à une réalité inébranlable : les dirigeants rwandais sont les héros sur les épaules desquels le Rwanda se dresse, renaissant de ses cendres. Cette histoire est trop puissante pour être ignorée ; en sa présence, leurs critiques meurent d’elles-mêmes, avalées par le fait historique et incontestable que les dirigeants rwandais se sont levés et ont accompli un miracle alors que la plupart des Occidentaux avaient prédit leur échec et choisi de détourner le regard pendant que les tueurs se déchaînaient. Pour contrer cette histoire, ils commencent par mettre en avant l’aide pour réaffirmer le rôle central de l’Occident dans la renaissance du Rwanda. Mais l’argument ne résiste pas au test le plus simple : dans quel autre pays voit – on l’aide occidentale accomplir un tel miracle ? Nulle part.! La réaction à cette constatation est puérile et défie toute logique. Elle se présente comme suit : “Si nous ne sommes pas les héros de cette histoire africaine, vous ne l’êtes pas non plus »!

Les critiques s’inspirent ensuite du manuel des génocidaires et des négationnistes du génocide pour mener leur djihad contre le Rwanda. Les arguments varient de : a) les dirigeants rwandais ont provoqué le génocide contre les Tutsis en abattant l’avion transportant le président de l’époque, Juvénal Habyarimana ; b) l’APR a commis un génocide contre les Hutus et les Congolais ; et en désespoir de cause, c) les dirigeants rwandais instrumentalisent le génocide contre les Tutsis pour exploiter la culpabilité de l’Occident. Toutes ces histoires ont un thème commun : il n’y a pas de héros dans l’histoire du Rwanda, seulement des méchants contre d’autres méchants. C’est ce qu’ils veulent que tout le monde croie. Comme on pouvait s’y attendre, chacune de ces campagnes de dénigrement s’est soldée par un désastre pour la crédibilité de leurs commanditaires.

Il y a le fait que le génocide contre les Tutsis n’a jamais été une initiative spontanée menée par des gens ordinaires cherchant à venger un président qu’ils connaissaient à peine et dirigée contre des voisins innocents qui n’avaient rien à voir avec l’acte ; c’était la conséquence d’une politique gouvernementale. L’enquête menée par la France sur la chute de l’avion a discrédité la conspiration qui l’entourait et désigné les forces génocidaires comme les coupables les plus probables. Sans compter que les nombreux soi-disant témoins qui ont été alignés par le juge français corrompu Louis Brouigiere se sont rétractés.

La journaliste d’investigation britannique Linda Melvern a révélé que certains des témoins anonymes présentés devant le TPIR pour accréditer les allégations de crimes contre l’humanité commis par l’APR se sont révélés être des soldats français ayant combattu aux côtés des génocidaires. Ces témoins n’ayant pas convaincu, les efforts pour vilipender les dirigeants rwandais ont été relancés dans le tristement célèbre rapport mapping pour la RDC qui, à ce jour, ne peut nommer les victimes des crimes présumés de l’APR. Parallèlement, d’anciens réfugiés rwandais ayant survécu à la jungle congolaise témoignent que l’APR les a sauvés d’une mort certaine en les ramenant au Rwanda.

Quant à la culpabilité de l’Occident, elle s’est révélée être un autre mythe entretenu pour détourner l’attention du fait que les cerveaux du génocide contre les Tutsi ont trouvé refuge dans différentes institutions de l’Église catholique, au Royaume-Uni, en France et dans d’autres pays occidentaux, tandis que leurs troupes, les FDLR, n’ont jamais été confrontés à une quelconque action militaire de la part de la mission de maintien de la paix de l’ONU au Congo, fondée par l’Occident et vieille de plusieurs dizaines d’années. De toute évidence, ce que les critiques qualifient de manipulation de la part du Rwanda est le fait que le pays choisit invariablement de présenter un miroir à l’Occident dans lequel se regarder, chaque fois que ses dirigeants revendiquent une supériorité morale.

Mais les critiques insistent contre toute raison sur ces récits, déstruisant leur crédibilité face aux faits historiques. Pourtant, ils sont déterminés à créer leurs propres héros dans cette histoire. Leurs héros sont des personnes comme Rusesabagina, l’ancien directeur d’hôtel qui, pendant le génocide, a menacé de jeter les Tutsis entre les mains des tueurs s’ils refusaient de payer leurs factures d’hôtel, un acte ignoble qu‘il a tenté de justifier par la suite, sans y parvenir. La situation difficile dans laquelle se trouvent les critiques est celle que Kagame a décrite dans cette déclaration : “une histoire écrite avec du sang ne peut être effacée par des histoires écrites à l’encre”.

Seuls les Rwandais peuvent transformer une victoire en défaite  

Jusqu’à présent, les Rwandais ne se sont pas reposés sur leurs lauriers. Les circonstances exceptionnelles dans lesquelles ils se sont retrouvés après la catastrophe de 1994 et l’effondrement de l’État leur ont imposé de se regrouper, de se réunir et de se reconstruire. La détermination des dirigeants rwandais nés en exil à réaliser les rêves d’un nouveau Rwanda a permis au pays de rester engagé sur cette voie. Aujourd’hui, le Rwanda est devenu un refuge pour les opprimés du monde entier, un incubateur pour les innovateurs, une destination touristique convoitée, un pôle pour les conférences internationales, un partenaire fiable pour les États africains et non africains (Haïti) qui cherchent à rétablir la sécurité et le contrôle de l’État, une force de maintien de la paix exemplaire, un partenaire pour les marques de sport et les sociétés pharmaceutiques mondiales, etc.

Cependant, les héros de cette histoire ne sont pas immortels. Ou plutôt, leur immortalité réside dans le maintien de la lutte de libération par les prochaines générations de Rwandais et, oui, d’Africains. Car la belle histoire du Rwanda n’est pas rwandaise en soi. Elle fait partie des nombreuses et importantes contributions de l’Afrique à l’histoire du Monde. Son effacement aurait autant d’importance que l’effacement de la contribution de l’Afrique à la connaissance et au progrès mondiaux, comme en témoigne la séparation de l’Afrique du passé glorieux de l’Égypte ou de la promulgation de documents proclamant les droits de l’homme. Pour paraphraser le président Kagame, les Rwandais ont le choix. Ils peuvent soit honorer les sacrifices des héros qui ont donné leur vie pour que le pays survive, soit laisser leurs sacrifices se perdre et devenir une simple note de bas de page dans le livre de l’Histoire.

En effet, chaque génération a une mission. Si les prochaines générations de Rwandais et d’Africains ne trahissent pas la leur, alors les histoires écrites à l’encre n’effaceront jamais l’histoire écrite dans le sang. Tel est le pouvoir d’une belle histoire.

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