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Ce que l’Alliance des États du Sahel pourrait apprendre de l’expérience post-génocide du Rwanda

Il est essentiel que l'Alliance des États du Sahel intervienne pour réorienter l'agenda de la région (loin des intérêts étrangers) vers la stabilisation de la région et la restauration de l'autorité de l'État
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Le 16 septembre 2023, les gouvernements du Burkina Faso, du Mali et de la République du Niger ont signé la Charte du Liptako-Gourma, ancrée dans les principes de la sécurité collective et de la défense mutuelle. Bien que l’alliance soit ostensiblement destinée à contrer la menace d’une intervention militaire au Niger par la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), elle a également le potentiel de réduire la vulnérabilité de la région du Sahel aux crimes organisés transnationaux et à l’extrémisme islamique. En s’inspirant de l’exemple post-génocide du Rwanda, les pays francophones du Sahel peuvent résister à la pression internationale prédominante visant à prolonger la domination néo-coloniale française dans la région tout en stabilisant une région en conflit.

Une alliance africaine indispensable

Bien que les critiques tentent de délégitimer le pacte de défense mutuelle tripartite Liptako-Gourma en le présentant comme une manœuvre cynique visant à consolider le régime militaire sous prétexte de sécurité régionale, il existe des motifs solides pour justifier sa création en vue de la défense des intérêts africains.

D’une part, les conditions humanitaires et de sécurité dictent que les gouvernements de la région agissent de manière décisive et urgente pour protéger les populations. Depuis plus d’une décennie, la région de Liptako-Gourma, où se rejoignent les frontières du Burkina Faso, du Mali et du Niger, est devenue un refuge pour les activités néfastes d’extrémistes violents, de criminels organisés transnationaux et d’autres acteurs non étatiques principalement liés à Boko Haram, à l’État islamique et à Al-Qaïda au Maghreb islamique. Dans l’ensemble, la dernière décennie d’instabilité a déplacé environ  2,6 millions de personnes dans la région avec des centaines de milliers de réfugiés fuyant vers les pays voisins.

D’autre part, la force du G5 Sahel (composée de troupes du Burkina Faso, du Tchad, du Mali, de la Mauritanie et du Niger), créée en 2014 pour stabiliser la région à la suite de l’intervention désastreuse de l’OTAN en Libye, n’a pas atteint ses objectifs. Malgré le soutien international considérable de la France, du Conseil de sécurité des Nations unies, de l’Allemagne, des États-Unis, de l’Union européenne, de la Russie et de la Chine, la campagne de lutte contre le terrorisme a contribué à la propagation de groupes violents dans les pays du Sahel. Cet échec est imputable en grande partie à l’unilatéralisme de la France et à sa méconnaissance des réalités et des dynamiques locales. Aujourd’hui, au lieu de s’attaquer de manière constructive à ces défis de sécurité, les puissances occidentales et leurs institutions alliées exacerbent les problèmes de la région en privilégiant la compétition géostratégique.

Dans un tel contexte, il est essentiel que l’Alliance des États du Sahel intervienne pour réorienter l’agenda de la région (loin des intérêts étrangers) vers la stabilisation de la région et la restauration de l’autorité de l’État afin de répondre aux aspirations des populations en matière de sécurité, de paix et de développement.

De plus, la solidarité entre les États du Sahel face à la menace d’une intervention militaire dirigée par la CEDEAO (mais téléguidée depuis Paris et Washington) au Niger après le coup d’État, a considérablement compliqué la résolution de la Communauté à intervenir dans le pays, empêchant ainsi, une plus grande déstabilisation de la région du Sahel. À cet égard, l’Alliance a partiellement atteint son objectif premier et a retardé une catastrophe humanitaire imminente.

Leçons tirées de l’expérience post-génocide du Rwanda

Le Rwanda partage un point commun historique avec les États du Sahel dirigés par des militaires, à savoir le Burkina Faso, le Gabon, la Guinée, le Mali et le Niger. Bien qu’il ne s’agisse pas d’une ancienne colonie française, le Rwanda était sous la tutelle de la France avant le génocide de 1994 contre les Tutsis, et entretenait des relations étroites avec la France pendant le génocide. Cela explique pourquoi les conséquences du génocide continuent d’influencer les relations entre la France et le Rwanda, qui sont restées tendues pendant plus de deux décennies. Le rôle de la France dans l’opération Turquoise des Nations unies, qui a permis aux forces génocidaires de fuir et de se regrouper dans l’ancien Zaïre, a contribué à la tension.  Pour de nombreux habitants de ce pays d’Afrique de l’Est, la quête de la France pour maintenir ses sphères d’influence en Afrique, souvent par des moyens violents, symbolise une période de l’histoire du Rwanda marquée par la violence, la méfiance ethnique, le ressentiment, les tensions politiques et la domination des ethno-suprémacistes du Hutu Power.

Compte tenu des nombreuses sanctions économiques auxquelles sont confrontés les États membres de l’Alliance des États du Sahel, il existe des leçons essentielles en matière de clarté idéologique, de résilience, de discipline, de professionnalisme et de réalignement des partenariats mondiaux que ces pays peuvent tirer de l’expérience post-génocide du Rwanda.

Tout d’abord, la capacité du Rwanda à articuler son propre modèle de gouvernance dès le départ, sans se conformer aux “meilleures pratiques” prêchées par l’occident et basées sur des approches standard en matière de gouvernance, ainsi que son approche traditionnel en matière de justice post-conflit, de la consolidation de la paix et du développement, ont joué un rôle essentiel dans sa réussite. Le leadership visionnaire du gouvernement dirigé par le Front patriotique rwandais (FPR) a permis au pays de se libérer du régime divisionniste et génocidaire et de ses collaborateurs internationaux. Ce leadership a fait une différence significative, même si le gouvernement dirigé par le FPR ne disposait que de maigres ressources financières après le génocide. Aujourd’hui, une ingéniosité politique similaire est nécessaire de la part des États d’Afrique de l’Ouest s’ils veulent réussir leur projet de décolonisation.

Sur le plan idéologique, par exemple, le Rwanda a donné la priorité à l’éradication des divisions ethniques, du népotisme, du sectarisme, de la corruption et d’autres pratiques qui avaient caractérisé le régime génocidaire soutenu par la France. Pour les États francophones du Sahel dirigés par les militaires, l’importance de la consolidation de la paix, de la cohésion nationale, de l’unité, de la réconciliation et de l’intégration (pour surmonter les menaces posées par les insurrections, la corruption, les manœuvres secrètes et visibles de la France, et l’hostilité des collaborateurs de la France) ne peut être surestimée. Comme je l’ai souligné dans mon intervention précédente sur la situation politique au Niger, le simple fait d’arriver au pouvoir ne suffit pas; il est beaucoup plus important d’exercer ce pouvoir pour poursuivre des objectifs nationaux qui résonnent avec la population en général.

L’Alliance des États du Sahel doit également s’inspirer de la remarquable résilience dont a fait preuve le Rwanda après le génocide. Bien que les blessures du génocide de 1994 persistent, le Rwanda a fait preuve d’une détermination remarquable dans son parcours vers la libération. Le désir de libérer le Rwanda des attaques  des génocidaires et de leurs soutiens étrangers a alimenté un engagement inébranlable parmi les Rwandais pour défendre leurs choix, ce qui leur a permis de résister aux pressions extérieures. Seule une telle résilience permettra aux populations du Burkina Faso, du Mali et du Niger de supporter les sanctions inhumaines (imposées par leurs voisins sous la direction des puissances occidentales) tout en élaborant des modèles de gouvernance d’inspiration autochtone, adaptés à leurs aspirations.

De plus, les États francophones du Sahel devraient s’efforcer d’imiter les vertus de discipline et de professionnalisme démontrées par les combattants du FPR pendant la lutte pour la libération du Rwanda. Leur conduite professionnelle les a amenés à éviter les meurtres de représailles, même lorsque certains de leurs membres de famille avaient été victimes des génocidaires. Cet engagement profond envers la mission de construction de la nation, qui a été émulé par les Forces de défense rwandaises, a guidé le comportement de ces troupes au cours des trois dernières décennies. C’est également ce comportement qui permet à ces troupes de conquérir les cœurs et les esprits dans des pays comme le Mozambique et la République centrafricaine où elles interviennent. Ainsi, les États du Sahel dirigés par des militaires devraient adopter les normes les plus élevées de professionnalisme tout en travaillant pour libérer leurs pays du terrorisme et de la dépendance néo-coloniale française.

Enfin, les objectifs de la politique étrangère des États du Sahel devraient être réajustés pour assurer le réalignement des partenariats mondiaux sur des termes mutuellement bénéfiques. Les tensions actuelles entre les trois pays africains et la France rappellent fortement celles qui ont existé entre le Rwanda et la France jusqu’à récemment. À un moment donné, le gouvernement dirigé par le FPR a rompu les liens diplomatiques avec la France. La langue d’enseignement dans les écoles rwandaises a été changée du français à l’anglais en 2008, et le Rwanda a rejoint le Commonwealth des Nations en 2009, bien qu’il ne fasse pas partie de l’ancien Empire britannique.

La confrontation entre les deux pays a perduré jusqu’à ce que la France accepte de reconnaître partiellement sa responsabilité écrasante dans le génocide contre les Tutsi et cesse ses manœuvres de déstabilisation. Il convient de noter que si le contexte d’unipolarité après la chute de l’Union soviétique offrait au Rwanda des choix limités en termes d’alliances possibles pour contrer l’hostilité de la France, le contexte géopolitique d’aujourd’hui offre encore plus de possibilités en termes de coopération pour les pays d’Afrique de l’Ouest qui cherchent à se libérer de la domination de la France.

Le pacte de défense mutuelle entre les trois nations africaines est un premier pas plutôt inspirant. En commençant par la coopération régionale au sein de la bande sahélienne et en transcendant les contraintes imposées par la CEDEAO, l’UA et la France, les États du Sahel devraient rechercher à la fois la coopération bilatérale et multilatérale et des partenariats sur des bases mutuellement avantageuses.

En tout état de cause, si un pays enclavé comme le Rwanda a réussi à poursuivre ses objectifs de politique étrangère et à choisir sa propre voie vers le développement socio-économique, on peut raisonnablement supposer que trois nations alliées d’ Afrique de l’Ouest ont une plus grande capacité à surmonter les défis posés par la détermination de la France à contrer les aspirations des Africains à la liberté.

 

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